On peut comprendre ce que signifie la reconnaissance rationnellement motivée de la prétention à la validité d'une norme d'action à partir de la procédure discursive de la motivation. La discussion peut être comprise comme cette forme de communication dégagée de l'expérience et déchargée de l'action dont la structure assure que seules les prétentions à la validité virtualisées élevées par des affirmations ou, selon le cas, des avertissements ou des recommandations font l'objet du débat. Cette structure assure, en outre, que les participants, les thèmes et les contributions ne sont pas limités, si ce n'est par référence au but de l'examen des prétentions à la validité problématisées, qu'aucune contrainte ne s'exerce en dehors de celle du meilleur argument, que, par conséquent, tous les motifs autres que celui de la recherche en commun de la vérité sont exclus. Lorsque dans ces conditions on parvient à un consensus sur la recommandation d'accepter une norme et que ce consensus est le résultat d'une argumentation, autrement dit se fonde sur des justifications proposées de façon hypothétique et qui admettent des alternatives, ce consensus exprime une « volonté rationnelle ». Comme toutes les parties concernées ont par principe au moins l'occasion de participer à la délibération pratique, le « caractère rationnel » de la volonté formée dans la discussion réside dans le fait que les attentes comportementales réciproques élevées au rang de normes font valoir un intérêt commun établi sans méprise. « Commun », parce que le consensus sans contrainte n'admet que ce que tous peuvent vouloir, et sans méprise, parce que les interprétations des besoins (dans lesquelles chaque individu doit pouvoir reconnaître ce qu'il peut vouloir) font elles aussi l'objet d'une formation discursive de la volonté. La volonté formée de façon discursive peut être dite « rationnelle » parce que les propriétés formelles de la discussion et de la situation de délibération garantissent suffisamment qu'un consensus ne peut naître que sur des intérêts universalisables interprétés de façon appropriée, et j'entends par là des besoins qui sont partagés de façon communicationnelle. La barrière que représente un traitement décisionniste des questions pratiques est franchie dès qu'on demande à l'argumentation d'examiner le caractère universalisable des intérêts au lieu de se résigner devant le pluralisme en apparence impénétrable des valeurs ultimes (ou des actes de foi ou des attitudes). Non qu'il faille contester l'existence effective de ce pluralisme. Ce qu'il faut contester, c'est l'affirmation selon laquelle il serait impossible de faire une distinction, grâce à l'argumentation, entre les intérêts universalisables et ceux qui sont et demeurent particuliers.
Habermas, Raison et Légitimité, tr. J. Coste, 2004, Editions Payot & Rivages, p. 149-150.
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