Le nombre des inventions réussies qui naissent dans les limites d'une société et de sa culture est toujours restreint. Si, dans son évolution, chaque groupe humain avait été abandonné à ses propres forces, le progrès aurait été si lent qu'on peut douter qu'aucune société fût parvenue aujourd'hui au-delà du niveau de l'Age de pierre. La croissance relativement rapide de la culture humaine dans son ensemble tient à l'aptitude des sociétés à emprunter des éléments à d'autres cultures et à les incorporer à la leur. Ce transfert d'éléments culturels d'une société à l'autre, que l'on nomme diffusion, est le processus qui a permis au genre humain de mettre en commun son aptitude à inventer. Par la diffusion, une invention qui a été réalisée et socialement acceptée à un endroit quelconque peut être transmise à un nombre de cultures toujours plus grand jusqu'à ce que, au cours des siècles, elle puisse s'étendre à pratiquement la totalité du genre humain.
La diffusion stimule le développement de la culture dans son ensemble en même temps qu'elle enrichit le contenu des cultures particulières en faisant progresser les sociétés qui leur servent de support. Par la diffusion, une invention de base faite à un endroit quelconque est finalement portée à l'attention d'un grand nombre d'inventeurs et ses possibilités d'utilisation et de perfectionnement complètement explorées : un nombre plus grand d'esprits étant amenés à travailler sur chaque problème, le progrès culturel se trouve accéléré. La rapidité du progrès durant le siècle passé s'explique, en grande partie, par le développement de moyens de communications faciles et rapides et de techniques assurant à l'inventeur des récompenses économiques pour ses travaux. Les brevets d'invention ont rendu le secret inutile; ils imposent une taxe temporaire sur l'utilisation des inventions mais mettent l'idée à la disposition de tous. Toute invention faite aujourd'hui est promptement et largement diffusée et devient partie du capital de savoir mis à la disposition de centaines d'inventeurs. Jadis, il fallait des siècles pour qu'un nouvel élément culturel fût diffusé sur une étendue égale à celle qu'il couvre aujourd'hui en quelques mois ou quelques années.
Le cas des groupes humains isolés illustre bien la lenteur du développement culturel des sociétés abandonnées à leurs propres aptitudes. L'exemple le plus marquant est celui des Tasmaniens, qui furent coupés du reste du genre humain il y a au moins vingt mille ans. Il semble que, lorsqu'ils atteignirent leur île, ils avaient une culture qui, au moins dans son développement matériel, correspondait grossièrement à celle de l'Europe pendant le Paléolithique Moyen. Ils en étaient encore à ce niveau quand les Européens visitèrent leur île pour la première fois au XIXe siècle. Pendant cette longue période d'isolement, ils avaient sans doute fait quelques progrès mineurs, mais leur énorme retard culturel trahissait leur manque de contacts extérieurs. Ce n'est là qu'un exemple extrême : la culture de certaines des communautés montagnardes des sociétés modernes correspond encore, à bien des égards, à celle des pionniers d'il y a un siècle. Les premiers à s'installer dans ces régions isolées apportèrent avec eux une culture qu'ils ont peu transformée, faute de secours extérieurs. En général, plus les occasions d'emprunter sont nombreuses, plus le développement culturel est rapide.
Le rôle joué par la diffusion dans l'enrichissement du contenu des cultures particulières est de la plus grande importance. Parce que nous vivons à une époque d'invention rapide, nous sommes enclins à penser que la culture de nos sociétés s'est créée en majeure partie par ses propres moyens; il suffit pourtant de s'arrêter un instant à observer les premières heures de la journée d'un individu quelconque pour nous rendre compte du rôle joué par la diffusion dans son développement .
Le citoyen américain se réveille dans un lit construit sur un modèle venu du Proche-Orient et modifié en Europe du Nord avant d'être transmis à l'Amérique. Il rejette des couvertures de coton, cultivé en Inde, ou de lin, cultivé dans le Proche-Orient, ou de laine venant de moutons domestiqués au Proche-Orient, ou de soie, dont on découvrit l'usage en Chine. Chacun de ces matériaux a été filé et tissé par des procédés inventés au Proche-Orient. Il enfile ses pantoufles, inventées par les Indiens des forêts de l'Est et se dirige vers la salle de bains, dont les appareils sont un mélange d'inventions européennes et américaines, toutes de date récente. Il ôte son pyjama, vêtement inventé en Inde, et se lave avec du savon, inventé par les anciens Gaulois. Il se rase ensuite, rite masochiste qui semble être venu soit de Sumer, soit de l'ancienne Égypte.
Revenu dans sa chambre, il retire ses vêtements d'une chaise de type sud-européen et commence à s'habiller. Il enfile des vêtements qui doivent leur forme, à l'origine, aux vêtements de soie des nomades des steppes asiatiques, enfile des chaussures faites de peau tannée selon un procédé inventé dans l'ancienne Égypte et découpée selon un modèle venu des civilisations classiques de la Méditerranée; il noue autour de son cou une bande d'étoffe brillamment colorée qui est une survivance atrophiée des châles portés sur l'épaule par les Croates du XVIIe siècle. Avant de sortir pour le petit déjeuner, il jette un coup d’œil par la fenêtre, faite de verre inventé en Égypte, et s'il pleut, il enfile des caoutchoucs faits d'une gomme découverte par les Indiens d'Amérique centrale; il prend un parapluie, inventé en Asie du Sud-Est. Sur sa tête, il pose un chapeau fait de feutre, matériau inventé dans les steppes d'Asie.
En chemin, avant de prendre son petit déjeuner, il s'arrête pour acheter un journal en le payant avec des pièces de monnaie, ancienne invention lydienne. Au restaurant, il affronte une nouvelle série d'éléments empruntés : son assiette est une forme de poterie inventée en Chine, son couteau est en acier, alliage fabriqué pour la première fois en Inde méridionale, sa fourchette est une invention médiévale italienne et sa cuillère le dérivé d'un objet d'origine romaine. Il commence son petit déjeuner avec une orange, venue de la Méditerranée septentrionale, un melon de Perse ou peut-être une tranche de pastèque africaine. Il prend du café, plante abyssinienne, avec de la crème et du sucre : la domestication des vaches aussi bien que l'idée de les traire vient du Proche-Orient, et le sucre fut inventé en Inde. Après son fruit et son premier café, il prend des gaufres, pâtisserie fabriquée selon une technique scandinave à partir de blé cultivé en Asie Mineure. Sur ces gaufres, il verse du sirop de sucre d'érable, découvert par les Indiens des forêts de l'Est. Comme hors-d’œuvre, il peut prendre l'œuf d'une espèce d'oiseau domestiquée en Indochine, ou des languettes de chair d'un animal domestiqué en Proche-Orient, salées et fumées selon un procédé mis au point en Europe du Nord.
Après son repas, il se dispose à fumer, habitude des Indiens américains, en brûlant une plante cultivée au Brésil, soit dans une pipe, venue des Indiens de Virginie, soit dans une cigarette, venue du Mexique. S'il est assez endurci, il peut même essayer un cigare, qui nous est venu des Antilles en passant par l'Espagne. Tout en fumant, il lit les nouvelles du jour imprimées en caractères inventés par les anciens Sémites, sur un matériau inventé en Chine, par un procédé inventé en Allemagne. En dévorant les comptes rendus des troubles extérieurs, s'il est un bon citoyen conservateur, il remerciera un dieu hébreu, dans un langage indo-européen, d'avoir fait de lui un Américain cent pour cent.
Ralph Linton, De l’homme, 1936.
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